|
Qu’est-ce qui dérobe à l’âme ses couleurs ?
Qu’est-ce qui — mis à part les tirs des envahisseurs
— a blessé le corps ? C’est par ces vers que le
poète palestinien Mourid Al-Bargouthi clôt son œuvre
autobiographique Raaytou Ramallah, (J’ai vu
Ramallah), 1997. Après trente ans d’exil, le poète
raconte dans cette œuvre la visite qu’il a faite,
après « autorisation », à sa maison Dar Raad, à Deir
Ghassana, près de Ramallah en Cisjordanie, où il
n’était plus retourné depuis l’occupation
israélienne en 1967. Dans cette première expérience
narrative, Mourid peint les traits de ses exils
intérieurs et fait un autoportrait de l’exilé qu’il
est devenu : « C’est celui dont le rapport aux
espaces s’abîme, il s’y attache et veut les fuir en
même temps. C’est celui qui ne peut pas raconter son
histoire de façon cohérente et vit dans un seul
moment des illusions d’autres moments, chaque moment
a pour lui son éternité fugitive et passagère. (...)
Il vit essentiellement dans cet endroit secret et
silencieux en lui, soucieux de protéger son
ambiguïté et n’aime pas celui qui viole cette
ambiguïté ».
Je ne voulais pas être avec Mourid Al-Barghouthi,
celui qui vient violer cette ambiguïté, celui qui
pose trop de questions. De plus, le jour de la
rencontre, huit Palestiniens avaient été tués, et
Ramallah était bombardée par les chars depuis quatre
jours ... Est-ce que c’est le bon moment pour
frapper à sa porte ? « Reprends ton souffle d’abord
», me dit-il après m’avoir accueilli chaleureusement
dans son appartement du centre-ville du Caire. Ses
beaux traits calmes cachent une inquiétude et une
tristesse. Faut-il que je sourie comme le font les
visiteurs ? Je n’avais pas préparé de questions. «
Un café ? ». Pendant qu’il le prépare dans la
cuisine, je remarque la quantité de grands et de
petits luths dispersés çà et là dans le salon arabe,
peint en blanc. Ceux-ci appartiennent à Tamim, son
fils, qui vient de faire une lecture de ses poèmes,
en même temps que son père à l’Université
américaine, le 23 octobre. Tamim écrit en effet lui
aussi des poèmes, mais en dialectes égyptien et
palestinien. « Est-ce que je peux avoir une
cigarette de ton paquet ? », me demande Mourid. «
J’avais arrêté de fumer, mais depuis les derniers
événements je ne peux plus résister à en prendre une
ou deux ». Il l’allume du côté du filtre et quand je
lui fais la remarque, il me laisse une minute puis
revient avec un paquet de cigarettes qu’il a pris à
son épouse égyptienne Radwa. Deux poèmes de Mourid
portent le nom de Radwa, et un recueil entier
Qassaëd al-rassif, (Poèmes du trottoir) 1980, qui
représente pour Mourid un tournant principal dans sa
poésie, lui est dédié.
Radwa Achour, romancière et professeur de
littérature à la faculté de lettres anglaises à
l’Université du Caire, n’est apparue qu’une seule
fois durant la rencontre. En traversant le salon
pour passer d’une chambre à l’autre, elle a rappelé
à Mourid le nom du musicien qui lui a proposé de
chanter un des ses poèmes et dont Mourid ne se
rappelle plus. « J’ai refusé que mes poèmes soient
chantés parce que je pense que pour le faire le
musicien sera obligé de prendre des morceaux du
poème et non le poème en entier, ce qui affaiblira
la structure de mon œuvre ». J’avais demandé à
Mourid si un musicien ou un chanteur lui avait
proposé de chanter un de ses poèmes parce qu’une
grande partie de sa poésie baigne dans le quotidien,
avec ses détails les plus simples et les plus
intimes, mais avec une sensibilité fraîche et
dramatique qui saisit les instants fugitifs. Il
possède le don de théâtraliser le poème sans perdre
le souffle lyrique. Le théâtre le hante même dans
son recueil Manteq Al-Kaënat (La Parole des
créatures, 1996), où il laisse la parole aux choses.
Dans Raaytou Ramallah, Mourid excelle dans le
portrait des gens de son village et ses anciens
poèmes surgissent dans les passages où il s’agit
d’une personne déjà apparue dans ses poèmes. En
fait, les visages de Deir Ghassana et de Ramallah
n’ont jamais quitté la mémoire de Mourid. En 1963,
Mourid s’installe au Caire pour faire ses études
universitaires à la faculté de lettres anglaises.
Jusqu’en 1967, il pouvait encore passer ses vacances
à Ramallah. C’est durant ses années d’études qu’il
fait la connaissance de Radwa ; il lui lisait ses
premiers poèmes. « Un jour, tu seras un grand poète
», lui dit-elle. La première fois qu’il a publié,
c’était un de ces poèmes-là. C’était dans la revue
Al-Masrah (Le Théâtre) le 5 juin 1967. Par hasard,
c’était le jour de cette guerre que les Arabes ont
perdue en 6 heures.
C’est aussi durant ses années d’études au Caire et
surtout après la défaite, que s’organisent les
mouvements de résistance parmi les étudiants, le
mouvement Fatah, le mouvement des nationalistes
arabes, etc. « Ils m’ont demandé de rejoindre leur
action, qui était d’une grande importance, mais j’ai
refusé. Ils m’ont considéré comme une personne naïve
ou lâche. J’ai beaucoup regretté d’avoir donné cette
image ». Mourid reconnaît son insouciance envers la
politique durant cette période. Il est allé une ou
deux fois à des réunions politiques, auxquelles il
était invité en tant qu’étudiant. « C’était au siège
de l’Union générale des étudiants palestiniens, rue
Gawad Hosni, mais j’ai senti que le travail
politique ne me convenait pas et je n’ai pas voulu
répéter l’expérience ». Mais le refus de Mourid ne
s’est pas manifesté pour la première fois en Egypte.
A Ramallah aussi, bien avant la guerre de 1967, des
militants lui avaient proposé de faire partie de
leur groupe. Mais Mourid leur avait répondu qu’il
s’engagerait avec eux le jour où ils lui
expliqueraient pourquoi la résistance ne constituait
pas un seul front uni et pourquoi les groupes
s’échangeaient des accusations de financement par
des sources étrangères ? « Parfois, quand les choses
se compliquent, il faut poser des questions d’enfant
», dit Mourid qui a perdu un peu de son calme en
évoquant la dispersion et l’absurdité qui continuent
à entourer le travail politique de l’Autorité
palestinienne, même après les accords d’Oslo qu’il a
refusés dès le début. Un accord dont la fragilité
est maintenant évidente, surtout suite aux massacres
que perpétue l’armée israélienne depuis le 28
septembre, massacres qui ont fait plus de 350 morts
parmi les Palestiniens.
En 1970, Mourid se marie avec Radwa mais ils
décident de ne pas avoir d’enfants jusqu’à ce que la
situation s’éclaircisse. « Mais de quelle situation
s’agissait-il précisément ? De notre situation
économique ? Politique ? Ou littéraire ? Nous ne le
savions pas ». Sept ans plus tard, Tamim, le fils
unique de Mourid et de Radwa vient au monde, cinq
mois avant que Mourid ne soit expulsé d’Egypte par
un décret du président Sadate, qui avait pris des
mesures pour un règlement du conflit par les voies
pacifiques. « Je ne suis pas contre la paix, mais je
doutais beaucoup de ce qui viendrait après et j’ai
affiché clairement mon point de vue à la Radio de
Palestine, dont le siège était au Caire et pour
laquelle je travaillais ». Un ami palestinien
résidant au Caire, de peur d’être lui-même déporté,
a appelé les autorités pour leur rendre ce service,
leur révéler le nom d’un opposant ... « Vraiment,
j’ai pitié de lui », dit Mourid, qui n’a jamais
mentionné le nom de cet ami, se contentant de dire
qu’il était maintenant mort.
Depuis son exil d’Egypte, qui coïncide avec le jour
de la visite de Sadate à Tel-Aviv en 1977, la petite
famille de Mourid ne se rassemble que trois semaines
en été et trois autres en hiver. Il vit à Bagdad, à
Beyrouth, puis s’installe enfin à Budapest où il
devait représenter la Palestine au sein de
l’Organisation mondiale de la jeunesse. « Quand je
suis arrivé là-bas, j’ai découvert que la Palestine
n’avait pas de siège dans cette organisation ! ».
L’ambassadeur de l’OLP à Budapest, qui ne parlait
pas l’anglais, lui demande de rester et de
travailler à l’ambassade. Mourid, qui maîtrise bien
l’anglais, pourrait ainsi faire des efforts pour que
l’OLP obtienne un siège dans l’organisation. Mourid
demeure à Budapest de 1980 à 1987. « C’était une
période pendant laquelle j’ai perdu le sentiment de
sécurité », dit Mourid en fermant ses yeux comme
s’il ne voulait plus en parler. En fait, c’est
durant ces années que Mourid a perdu son père et
qu’il ne contacte son fils qu’à travers le
téléphone.
Dans Tal al-chatat, 1987, le recueil qui vient après
ce long silence, la poésie de Mourid commence
vraiment à traduire l’unité entre l’expérience
personnelle du poète et le drame de son peuple. Tal
al-chatat, qui donne au recueil son titre, est un
long poème de 20 pages qui a été écrit entre la fin
de 1982 et 1983, juste après les massacres de Sabra
et Chatila en septembre 1982. En 1984, sept ans
après son expulsion, Mourid obtient une autorisation
pour venir en Egypte pour une durée de deux
semaines. Puis, les invitations se succèdent pour
qu’il vienne donner des lectures de ses poèmes dans
le cadre de la Foire du livre. Mais les responsables
à l’aéroport du Caire l’ont retenu pendant de
longues heures avant de lui permettre d’entrer. «
Les intellectuels envoient l’invitation, mais la
sûreté d’Etat refuse l’entrée, et en attendant un
compromis entre les deux, je devais subir la garde à
vue ». Mourid a dû attendre 1995 pour pouvoir entrer
tranquillement en Egypte.
Depuis 1990, Mourid se consacre entièrement à sa
poésie qui, dans chaque nouveau recueil, embrasse
son nouvel horizon. « Le plus grand danger pour un
poète est de se répéter », dit le poète. Son dernier
recueil, Al-Nass fi laylihem (Les Gens dans leur
nuit) est un nouveau dépassement des frontières de
la création, mais aussi une nouvelle naissance de
Mourid dans l’ancienne maison de Dar Raad ... à
Ramallah, malgré tout . |